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Quel avenir pour l’internet ?

Nous avons rencontré Frédéric Donck, Directeur Régional Europe de l’Internet Society, qui défend un réseau ouvert et accessible.

Fondée en 1992 par les pionniers de l’Internet, l’Internet Society est une organisation internationale à but non lucratif ayant pour mission d’encadrer le développement des standards du réseau et de favoriser son accessibilité pour tous. Elle fait aujourd’hui face à des défis complexes et multiples. Frédéric Donck, directeur du bureau régional européen, nous en explique les enjeux. 

Une certaine vision de l’Internet

«Pour bien comprendre les enjeux actuels, il est important de rappeler quels sont les fondements de l’Internet. En mettant au point le modèle conceptuel du protocole TCP/IP fondateur du réseau, Vint Cerf et Bob Kahn ont inscrit ce développement dans une vision humaniste et ouverte à tous. Un des principes fondamentaux de l’Internet étant précisément son ouverture: toute personne peut y lancer un nouveau service demain sans en faire la demande, chacun peut y apporter ses contributions. Son utilisation est centrée sur l’utilisateur, avec l’intelligence au bout du réseau. Cette innovation sans permission explique son succès mondial, et la fulgurance de ce succès: l’Internet n’appartient à personne. Il était donc nécessaire de créer une organisation qui en perpétue la vocation originelle. L’Internet Society poursuit depuis sa création cet engagement sur trois axes: politique, développement et support.»

L’Internet Society: une action transversale à travers le monde

«Notre organisation s’articule autour de 6 bureaux: le bureau européen de Bruxelles, ceux d’Addis Abbeba, Singapour, Montevideo, Ottawa et depuis peu, Beyrouth. Toute personne qui le souhaite peut en devenir membre et rejoindre l’un de ses nombreux chapitres locaux.

Nous ne représentons les intérêts d’aucune société particulière et fonctionnons sur une base collaborative qui implique l’ensemble de nos stakeholders (politiques et société civile). Nos actions sont multiples. Au niveau européen, nous intervenons en tant que consultants auprès des pouvoirs en charge, auxquels nous transmettons nos recommandations. A l’international, nous démultiplions les dialogues, notamment avec l’ONU et l’UNESCO, car nous sommes en mesure de fournir une expertise théorique et pratique: nos équipes comprennent parmi les meilleurs experts au monde. Nous abritons également l’Internet Engeneering Taskforce (IETF), qui fabrique les normes de l’internet de demain. Enfin, l’Internet Society mène des projets très concrets auprès des communautés locales. Nous venons par exemple d’impliquer les skateholders d’une communauté comprenant plus de 80 villages pour développer leur réseau.»

Un futur fragile: quels enjeux?

«Ce système ouvert et accessible est hélas loin d’être acquis. La consolidation de nos principes de base est notre enjeu primordial: tout réseau, tout point, doit pouvoir continuer à communiquer librement avec un autre. Or, nous assistons aujourd’hui à une fragmentation de l’Internet, avec l’émergence de communautés fermées, isolantes par leurs protocoles et systèmes, comme une application qui serait uniquement accessible aux utilisateurs d’un OS Windows, par exemple. Le danger ici est de se retrouver aliéné à l’option qu’on a prise, quand l’utilisateur devrait pouvoir avoir toujours le choix. Un réseau comme Facebook est l’antithèse de l’esprit ouvert de l’Internet et le symbole des politiques commerciales de ces grandes plateformes sociales qui basent leur business plan sur la monétisation du temps et des données de l’utilisateur. En étant limité par les algorithmes aux informations reflétant ses goûts, l’utilisateur est progressivement enfermé dans un univers de pensées uniques qui s’enferme sur lui-même. Le pouvoir de diminuer ou d’augmenter la bande passante de certains services en fonction des intérêts, politiques ou commerciaux, constitue une autre menace importante pour la neutralité du net. L’Internet Society s’est élevée au premier rang contre ce principe. Le net est né neutre, ce qui signifie que toute donnée doit être égale à l’autre et c’est à l’utilisateur de pouvoir choisir ce qu’il veut entendre, voir, lire et partager.

Depuis les révélations d’Edward Snowden, la capacité à avoir une vie privée sur internet est également remise en cause. On sait aujourd’hui qu’une collection de data peut dresser des profils très précis, ce qui constitue un sujet d’inquiétude concernant les plateformes de medias sociaux. Bien que le RGPD aille dans le bon sens, il est essentiel pour les gouvernements et entreprises de rétablir la confiance des utilisateurs. Enfin, les enjeux de sécurité sont impressionnants.

Et d’autant plus vu l’émergence des objets connectés, l’un des plus grands enjeux de demain. Tous ces objets connectés, s’ils ne sont pas sécurisés, fragilisent l’ensemble de la communauté. Imaginez, si une attaque géante de type DDoS est lancée par des milliers de botnets via le toaster de votre cuisine sur la Banque de Belgique! Un appareil non sécurisé est responsable de tous les autres. On nomme ce principe «la tragédie des communs». Avec une estimation d’environ 25 à 30 milliards d’objets connectés en 2022, on se trouve face à défi colossal! L’Internet Society prône une responsabilisation des gouvernements. Comment? Par une certification basée sur des normes de conformité, comprenant 10 à 15 critères de sécurité et la possibilité de crypter ses appareils pour empêcher un accès de l’extérieur. Mais indépendamment de ces mesures, les premiers exposés à la sécurisation et l’intégrité de ces objets, dont certains ont autant d’intérêt qu’un gadget à puce, sont leurs utilisateurs. A eux également de prendre conscience de leurs choix et responsabilités.»

Internet Society